Matoub Lounès: Procès et contradictions
Saïd Khatibi
Le tribunal criminel de Tizi Ouzou (à 100 Km à l’est d’Alger) a enfin condamné les deux auteurs présumés de l’assassinat du chanteur algérien engagé Matoub Lounès à 12 ans de réclusion criminelle couverte par leur détention préventive. Ayant déjà purgé prés de la totalité de la peine, ils seront libérés au mois de septembre prochain.
 Mere de Matoub Lounès. Photo de El Bilad
La vérité sur l’assassinat de Matoub Lounès doit encore attendre. La famille du chanteur, ses proches et ses fans ont qualifié le procès de «mascarades». La presse indépendante a dévoilé aussi son mécontentement. Certains journalistes ont accusé la justice algérienne de camoufler la vérité en vue de protéger certains responsables et dirigeants politiques.
La trahison Le lieu : le tribunal criminel près de la cour de justice de Tizi Ouzou, le 18 juillet 2011 à 9h00. La salle était archicomble. Un grand poster de Matoub ornait l’entrée du tribunal. Tout le monde ne parlait que du «rebelle» ou du «Ché Guévara» de la chanson algérienne ; lui Matoub Lounès, auteur d’«Au nom de tous mes miens» (1997). Toutes les villes et les communes d’Algérie ont entendu parler de son combat et de son engagement pour la culture berbère. A 9h15, les deux hommes mis en cause, Malik Medjnoun (37 ans) et Abdelhakim Chenoui (42 ans), arrivèrent dans le box des accusés. Ils criaient : «Innocents ! Innocents !».
Au moment où l’audience venait de commencer, Malika, la sœur du chanteur, fit objection. Elle se rendait compte que la liste des témoins – qui comprend des ministres et des militaires – demandée en 2008, n’avait pas été respectée. Elle déclara «Ils veulent clore le dossier. C’est une parodie. On ne peut pas examiner cette affaire s’il n’y a pas la reconstitution des faits. J’exige la présence d’Hassan Hattab (le leader du Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat) et des 50 témoins dans l’affaire, pour accepter de participer au procès. Je ne fais plus confiance à la justice algérienne qui veut faire passer la mort de mon frère pour un simple fait divers». Quelques instants après, toute la partie civile se retira : Malika, sa mère Aldjia, Nadia, la veuve du «rebelle» et ses deux sœurs, mais aussi Maitre Aissa Rahmoune, avocat de la famille Matoub
De son coté, Me Ait Habib, l’avocat des accusés, réagit vite : «J’exige que ce procès se tienne avec ou sans la partie civile, parce que ce procès est celui de Medjnoun et Chenoui et non celui de l’assassinat de Matoub. Ils sont en prison depuis 12 ans. Donc, aujourd’hui, ils doivent être jugés». Il était clair, dès le début, qu’il ne s’agissait pas du procès de l’assassinat mais juste le procès pour mettre fin au calvaire des deux présumés assassins qui ont battu le record mondial de prison préventive avec plus de 12 années d’attente sans jugement. Maitre Hanoune, l’avocat de la veuve de Matoub, décida, lui aussi, de se retirer. A ce moment, un groupe de jeune crièrent «Pouvoir assassin! Trahison!». L’audience fut suspendue. Elle reprit quatre heures après.
A 19h00, après plusieurs heures de patience, le verdict est tombé. 12 ans de prison ferme contre les deux accusés qui ont, bel et bien, affirmé qu’ils n’ont rien à voir avec cette affaire. Abdelhakim Chenoui répondit au juge : «Je n’ai pas tué Matoub. Je n’ai aucun lien avec son assassinat. Six mois après ma reddition, j’ai été arrêté. J’avais, au préalable, reconnu les faits sous l’effet de la menace et de la torture» et Malik Medjnoun ajouta: «Je ne sais pas pourquoi je suis là aujourd’hui. Je n’ai aucune relation avec cette affaire. Je n’ai aucun lien avec le terrorisme. J’ai refusé de témoigner contre Chenoui malgré les menaces et la torture (…) Lors de l’assassinat de Lounès, j’étais dans un restaurant à Tizi Ouzou. Il y en a qui peuvent en témoigner».
Nadia Matoub a dit dans un communiqué rendu public par son avocat qu’elle «se réserve le droit de procéder à la saisine des instances judiciaires compétentes pour relancer, avec toutes les bonnes volontés, la procédure judiciaire sur des bases qui, loin de tous calculs politiciens, sont à même de permettre à la vérité de jaillir.» Alors que Malika Matoub a souligné qu’elle a des éléments susceptibles de déclencher une nouvelle enquête.
Vie de combat Les faits remontent au 25 juin 1998 (à13h25) où le chanteur Matoub Lounès (42 ans) a été criblé de balles par un mystérieux groupe armé, sur une route montagneuse qui mène à son village natal Taourirt Moussa, au cœur de la Kabylie. Le lendemain de cet assassinat, toute la Kabylie fut bouleversée. Des manifestations violentes ont gagné les villes de Tizi Ouzou, Béjaia, Bouira, mais aussi d’Alger. Les autorités officielles ont accusé les groupes islamistes qui ont revendiqué cet attentat, mais les kabyles demeurent convaincus que «le rebelle» fut victime d’un complot orchestré par des dirigeants politiques.
Matoub Lounès est non seulement un chanteur, mais aussi un militant pour la cause et la culture berbère. Depuis la fin des années 80, il vécut sous pression. Menacé et poursuivi par des groupes de fanatiques. Le 9 octobre 1988, un gendarme a tiré sur lui. Matoub est atteint de cinq balles dont l’une lui a traversé l’intestin. En 1994, il a été enlevé pendant 15 jours par un groupe islamiste (GIA) qui l’a libéré suite à une massive pression populaire.
Depuis son premier album «Lion, où est-tu?» Matoub Lounès a marqué, par son engagement, la chanson kabyle. Une chanson qui a vu le jour dans l’exil, en France précisément. Interdite pendant plus de 25 ans, la chanson kabyle a pu enfin s’imposer sur la scène culturelle algérienne dès le milieu des années 80. Matoub Lounès, qui s’inspire des chanteurs algériens «Sliamne Azzem» (1918-1983) et «El Anka» (1907-1978), est l’un de ses principaux représentants et en Algérie et à l’étranger. Il a signé plusieurs albums, dont : «Da Hamou» (1985), «l’Ironie du sort» (1989), «Kenza» (1994) et «Lettre ouverte aux…» (1998) qui est son dernier album.
Au lendemain de son assassinat, un certain nombre d’institutions culturelles et d’ONG ont exprimé leur regret à l’égard d’Human Rights Watch. Une fondation portant son nom a été créée par ses amis et ses proches, pour sauvegarder sa mémoire et promouvoir les différents aspects d’humanisme défendus pendant la vie du chanteur. |
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